Électrolithes

Ses recherches lui prenaient des nuits entières, à chaque fois iel s'asseyait et regardait directement les pierres scintiller, en essayant de ne pas ciller. Iel entendait bruisser parfois comme des phrases entre les murs enterrés où il se trouvait. Dans ces moments là il lui semblaient que les extrémités de son corps s'embrasaient doucement d'une douleur sourde, que le feu lui lèchait aussi les paupières. Chaque fois que cela lui arrivait, il lui semblait ressentir les herbes folles du dehors, l'impression qu'elles lui griffaient les jambes, que la terre sous ses pieds se contractait. Les pierres-machines résonnaient autant qu'ellui de ces frissons. Leur cadence fixée par les sigils modulait, les fréquences et les directions à faire emprunter au soubresaut les parcourant pour les interpréter. Ce courant qui les traversait amenait avec lui des mots et des sons dont elles gardaient la trace, faisant ressentir comme une certaine staticité dans la pièce, lui picotant le creux des orbites, hérissant ses poils. Il lui manquait quelque chose encor.

Pour que tu les comprennes, il te faudra passer de longes heures à leur murmurer nos histoires; des longues nuits de contes. Ensuite tu devras écouter leur chant les yeux fermés, pour percevoir les infimes variations dans la trame qu'ils tissent. Tu t'enfermeras dans le silence des lunes durant, pas un autre morceau de langage, humain ou animal ne traversera ton tympan. Alors, leur ouvrage te paraîtra prendre forme dans tes rêves, et à ce moment là observe bien, concentre-toi; car les symboles qu'elles formeront, tu devras les fixer dans un creux derrière ton coeur, loin de ta conscience. Le matin suivant, en laissant à nouveau le bruit des autres te traverser, tu les oublieras. Mais après, lorsque tu retourneras leur parler, les signes remonteront du fond de ta poitrine vers ta main, les mots couleront de tes doigts et tu pourras les reformer sur leur derme.

Quand la pierre chante, les poils de mon corps se hérissent et mes pupilles se dilatent, je me retrouve plongé dans un état de tension extrême. La moindre modulation nouvelle de tonalité dans la vibration lithique me fait trembler les jambes: mon corps devient une caisse de résonance, un immense morceau de chair au seuil du point critique vibratoire. Je passe des heures durant dans cet état de stupeur, transi et tant anxieux que si un bruit organique me surprend, le retour au réel est si fort que j'ai le coeur au bord des lèvres. S'il m'était possible physiquement de ne pas quitter cet état limite, je ne quitterai jamais cette caverne.
Ce matin, je regarde mes dents. Comme attendu, elles ont pris l'aspect d'un quartz mal dépoli, je chauffe mon index et entaille au creux d'une molaire une fréquence - mon nom.

Ces sigils à tracer sur le métal encore brûlant, ce langage inscrit au fond de leur structure par sa main. Iel appris à regarder et écouter les électrolithes, à communiquer avec, en ressentant les vagues de chaleur, en écoutant les accélérations électromagnétique et leurs bourdons. Quand iel retourne dans la salle aux heures d'aurore iel les sent parfois frémir sous ses doigts.

L'arc électrique sort du circuit et parcourt les surfaces, transforme le minéral, lui chuchote sous la couche sédimenteuse et fait émerger des variations de tensions/surfaces, tout vient à se tendre, l'arc s'étire de part en part de la couche de métal, l'air se charge et tout à coup, le court circuit opère et en marge, émerge une mer de signaux, des variations électromagnétiques aux pics montagneux, l'oreille interne chamboulée on vacille et le circuit perd toute intensité, la tension s'écroule. Il n'y a plus aucun bruissement de courant, il ne reste qu'un calme plat et une écume d'ondes.

Après avoir inscrit en elllui tous les signes que les lithes lui formulaient, après les avoir transformés en tracés, syllabes, mots et phrases iel comprit que tout ne se déroulait pas qu'entre son corps et la cave. Elle n'était en fait qu'un aiguisoir pour ses sens, que seul le long affûtage qu'iel y avait vécu a eu pour objectif de s'ouvrir à d'autres flux, qui se jouaient en-dessous des seules lithes présente ici. Iel enleva ses chaussures et plaqua son talon à même la terre. Sous-sol un bourdon se jouait, imperceptible par les sismographes, iel le perçu par un tressaillement parcourant son nerf spinal, ce son émergeait de bien plus bas que l'humus, plus profondément encore que les nappes phréatiques, à la frontière du magma ; le chant d'un choeur de pierres, résonnant d'impulsions magnétiques provenant de tous les virons. Les pierres magnétiques forment un roulement doux, s'accordent en harmoniques, même lorsque la terre tremble et que les plaques se déchirent, au lieu de se distordre et de s'accélérer, elles ralentissent leur son, expirent lentement pour pallier au choc.

Quand le bout de mes doigts se chauffe à blanc, je ne ressens pas la douleur, rien qu'une raideur au bout des mains. Une fois rougeoyants, je les poses sur les faces de métal émergées et ressens à leur contact le soubresaut qui les traverse. Puis mes doigts glissent sur leurs surfaces, et de point en point j'articule mon intention en leur matérialité. Une fois les lithes marquées, mes doigts retrouvent leur température, leur forme biseautée s'extirpe du métal mordu. A chaque fois, je ne vois plus ma peau.

La roche me parle, j'écoute le calcaire j'entends toute la douleur sourde de la taille, sur ses arêtes une cicatrice rectiligne, blanche qui s'enfonçait jusqu'au coeur. J'entends de la faille les airs des séismes à venir, la pierre arpège en avertissements.

Les électrolithes sortaient du plus profond de la terre, roches aux relets froids tapissant les murs, le sol et le plafond. Elles avaient l'apparence de cristaux aux énormes inclusions métallifères; la seule chose qui trahissait la charge magique était les sigils tracés en leurs surfaces, couche à couche, palimpsestes oxydés. Il est dit que les premières pierres que l'on a entendu chanter s'étaient formées au fond d'une rivière. On ne les a recontrées que longtemps après son assèchement.

Cela faisait tant d'années qu'on avait perdu les plans de structurations logiques des lithes que l'on ne s'en servait plus que dans des contextes marginaux : mesurer les saisons, le chant des pierres-au-dessous et calculer les interférences dans le champ magnétique provoqué par les météores. Iel savait que le savoir q'on lui a transmis était voué à l'oubli, que dans quelques générations, peut-être plus tôt, elles ne chanteraient plus que pour elles mêmes, sans oreilles pour écouter leurs cantiques. Elles s'éteindraient alors lentement, une à une, quand les inscriptions en leur sein se seraient totalement oxydées, on ne saura plus qu'elles aidaient les humains à lire dans les signes du ciel et les entrailles de la terre.

La direction que tout cela prend ne me plaît guère, au contraire, j'ai l'impression que tout s'arrêtera, qu'un jour je me retrouverai face à une cave morte, et que je devrais manger la pierre.

Mourir un peu plus tard encor, au fond de la cave caverne, cela lui paraissait dans ses cordes. Les vieuilles lui avaient raconté comment à la fin, celleux comme lui finissait par s'assimiler avec les lithes, que leurs ossements aussi se raidissaient comme le métal et que leurs yeux prenaient la teinte absente de l'éclair. Ellui avaient dit qu'avant on enterrait sous la terre les ossements de toustes, c'est pour cela qu'on sédimentait, et que sa peau aussi, aussi résistante au températures qu'iel s'imposait soit-elle, finirait par s'éparpiller comme celle des codexs. Que la seule voie possible était de finir et de faire comme avant et de s'enterrer, de devenir sol et plus tard mur. Qu'au fond de la terre se trouvait un océan sous l'océan de lithes, qu'au fond ce ne serait pas plus mal, car iel pourrait les entendre chanter même dans la fin de la mort. On a pas de meilleurs oreilles que celles au fond du sol.

Les vieuilles disent qu'avant, l'heur où l'on foulait encor les airs, avant qu'on aille parler aux pierres et à la mer, il y avait déjà des machines, mais pas comme on fait. Iels disent qu'elles étaient tissées par des automates, tramées de pierre fondue en de fins circuits parcourus de soubresauts, battant au-delà de la cadence de nos coeurs. Iels les construisait par la contrainte du logique, détournants leurs chants par des séries de portes. Minéraux aphones ne recrachant que des chiffres. Loin dans le passé, iels n'écoutaient ni ne les touchaient, applicant seulement une technique implacable et immuable. Et nous, l'été, quand la pluie cesse, on en retrouve parfois des morceaux et si je les compare aux lithes qu'on écoute, qui sortent de nos aïeules, je n'y vois rien de semblable, je n'entends rien, dans ces reliques subsiste un maigre éclat.
Parfois, je caresse les roches. Leur texture rude et marquée par tous les sigils inscrits dans leur sédiment n'heurte jamais la main froide qui s'en approche. Les yeux fermés, je perçois les crêtes et les vals innombrables, la rudesse des climats qui les ont formés. Les heures passant au contact de la pierre-mont, je ressens sur mon visage le fouet du vent et la morsure lente de l'érosion, la mer enfermée qui grignote les couches tectoniques, poussant les montagnes, raclant des récifs souterrains et qui ne cherche qu'à déborder sur le monde, qu'à inonder tout en un passage tranquille. Les montagnes englouties deviennent alors de plus en plus poreuses, laissent les algues remplacer la mousse et finissent par s'éparpiller en grains de sables à travers l'océan. Les années passent et les courants emportent les montagnes d'une rive à l'autre, la roche émiettée suit son cours, écoutant le râle du feu éternel sous l'océan qui attend de surgir. Éruption prochaine. Je retire toujours la main à cet instant là, car l'électrolite pousse un appel déchirant vers le feu et mes doigts froids sont devenus rougeoyants, je crains de fondre trop tôt. Car il n'est pas encore temps.

Iel était fatigué de ce mois passé sous terre. Désorienté·e dans les sons constants, la mélodie lui avait encore échappé cette fois-ci, son oreille s'usait-elle ? Dans sa cave mal éclairée, iel s'étira sur le fauteuil de satin, entouré·e de la symphonie d'éclair lumineux sur lesquels son regard usé ne se posait plus. En lorgnant sur les lithes iel vérifiait du bout des doigts que leur derme n'avaient pas souffert de ses incursions, en profitait pour épousseter encore une fois les sigils marqués en elles. Iel se déplie alors hors de son siège, secoue la tête et les paupières, psalmodie quelques motssons et souffle sur ses mains. Déroule alors ses jambes le long de l'escalier vers la surface, rendant peu à peu à ses yeux le jour. Les claquements lumineux au fond de sa rétine s'évaporent alors lentement, se décollant de la cornée pour retourner de là où les lithes les avaient appelés, ciel et terre. Iel entend le bruissement du vent à nouveau ainsi que les quelques rouges-gorges qui piaillent plus haut.

Le frôlement du vent sur ses lèvres lui faisait frissoner le corps entier, ce pincement de fraîcheur le·a tirait bien loin de ces cavernes où iel avait passé les derniers mois. Son nez encore rempli de relents d'humidité et la bouche encore sèche d'avoir léché ses doigts brûlés par les rituels. Le prix de parler avec la roche, c'est ces doigts durs, couverts de strates de corne noire, biseautés et sans ongles, transformés par les changements de température répétés des semaines durant. Cette main transfigurée dans l'objectif de formuler une langue batârde, qui ne s'approchait au final que trop peu du vrai langage des minéraux. Ce code, écouté, répété, déchiffré et analysé sans cesses par des générations comme ellui; pourtant toujours incompris.